vendredi 20 janvier 2012

Des envies tentaculaires

Un mini-calamar géant trône sur mon bureau, juste en dessous de mon trophée-tête-de-cerf -diy et à côté de la carte postale "lovely (bol)locks" de Mademoiselle Catherine.
Décor planté.
Tout ça pour dire que je suis fascinée par les trucs à tentacules (et ne me demandez pas si c'est sexuel : est-ce que je vous demande si vous envoyez vos slips à des quarantenaires japonais?). D'abord.

Octopus Chair. Maximo Riera
Donc, l'espagnol Maximo Riera, brave garçon, fabrique des trucs avec des tentacules. Entre autres. Et on peut s'asseoir dedans (pour regarder son hentai favori). Confortablement. En plus. Et, franchement, avouez que ça a quand-même plus de gueule qu'un Fatboy® . Alors, c'est clair que ça coûte un pont : 35000 £ sur Firebox. Puis bon, il n'y a que 20 exemplaires (qu'est-ce que vous attendez pour me l'offrir les gars?). La pieuvre a été sculptée dans de la mousse et peinte à la main, probablement avec beaucoup d'amour dedans.
Non mais attendez, VOUS AVEZ VU LA GUEULE DE CE FAUTEUIL ? Mieux qu'un trône, une nouvelle manière de s'asseoir. On l'entend presque glisser.

Ceci dit, cela prend de la place et, à moins de virer votre piano à queue, ça va être costaud pour caser ça dans votre 45m2 IKEA.
Par contre. Un lustre peut être du plus bel effet (ceux-ci sont vraiment très kitch). Ou au pire, achetez un crochet et trois. bouts de laine, et fabriquez-en un vous même. Je vous donne même la marche à suivre. Vous verrez, ça revient vite ces trucs-là. Et si vous êtes désespérés après 5 tentatives, rabattez-vous sur un bout de gâteau.

Alors, juste avant de partir. Il est clair que Mister R. n'est pas le seul à faire dans le mariage meuble/animal.
Par exemple, Miss Pokeno (aka Alannah Currie, la nana du groupe Thompson Twins -c'était les années 80, vous pouvez oublier maintenant) fait, elle, dans le champêtre en incrustant des renards dans le dossier de ses fauteuils. C'est moins grandiose, mais ça tient plus chaud. Idéal au coin de la cheminée, avec des grosses chaussettes, et une pelote de laine et un crochet (oui oui, j'insiste, vous verrez, vous ne pourrez plus vous arrêter).
A côté de ce fauteuil, elle a également ligoté un cygne dans l’accoudoir d'une sorte de chaise longue (ouais, je ne connais pas le nom de ce truc-là). Version shibari. Vous voyez, on y revient toujours. Voilà une tite photo.

Prochaine fois : les méduses.

vendredi 29 avril 2011

Taxidermie, un an après (part 2)

Peu de temps après, autre expo à deux pas de ma maison grotte-mirador.

Un lion sur mon drap de lit

L'expo se déroule cette fois dans la galerie d'art/salle de vente/magasin de meubles-et-déco d'un hôtel particulier. La mise en scène est parfois un peu jetée (les animaux sont posés ça et là entre deux fauteuils, avec pour principale étiquette leur prix). Mais le décor est flamboyant et les éclairages très biens pensés. On se perd avec plaisir dans le dédale des pièces, à la recherche des animaux.
"Oh, regarde, un lion sur le couvre-lit à 3750 €! Oui, et là,viens, y a un crocodile entre les chaises de jardin! Et le bébé rhino, t'as vu le bébé rhino? Steuplait, on prend le même à la maison?"

Bref.


  
L'auteur de ces merveilles est Jean-Pierre Gérard (que j'avais déjà évoqué ici). Issu d'une tradition familiale de près de 140 ans au service de la taxidermie, ce monsieur fourni une vingtaine de musées d’histoire naturelle en Europe, mais aussi de célèbres collectionneurs étrangers comme l’Emir du Qatar. Ici, il nous présente des ours, girafes, oiseaux, ou encore des hippopotames, zèbres et autres girafes recréés au moyen des plus récentes techniques. Pour les grosses, pièces, plus question de rembourrage en paille. Une sculpture en mousse de polyuréthane est réalisée, puis habillée de la peau de la bête. Le résultat est parfois saisissant en matière de dynamisme et de précision de la pose. Nous sommes donc loin des renards difformes et poussiéreux des vieilles vitrines de sciences naturelles (que j'affectionne tout autant ceci dit - d'ailleurs, petit hommage ému à un des plus vieux requin empaillé : ici).

Alors, toi aussi tu rêves d'une girafe dans ton salon? Nous te proposons en exclusivité le "Snul Kit © Émir du Qatar de Wallonie" (avec en bonus un essuie blanc brodé de chicons -une serviette blanche brodée d'endives-, un rouleau de gaffa pour le faire tenir sur ta tête et un baril de pétrole anti-stress portatif). Attention, prévoir une hauteur de plafond suffisante  (elle mesure près de 5m) et 52.000 €.

En musique


Et parce qu'un peu de musique ne fait jamais de tort, voici l'étrange histoire de Philippe B. entre les mains d'un taxidermiste:

mercredi 13 avril 2011

Taxidermie un an après (part 1)

I haz a taxidermia monomania. 
C'est clair.Ça ne se soigne pas. Enfin pas très bien. Mais cela s'entretient.

Un an (quasi) après mon premier post sur le thème, je fais donc le point sur le sujet. En effet, il y a peu, grâce au conseil éclairé d'un ami, j'ai eu la chance de découvrir les collections fabuleuses de Pierre-Yves Renkin, taxidermiste de nos vertes contrées. Et comme les bonnes trouvailles ne viennent jamais seules et que mes amis sont particulièrement bienveillants en ce qui concerne mes monomanies, j'ai eu droit à une deuxième promenade aux trésors juste à deux doigts de chez moi.

*is so fucking happy she could shit rainbows*
*petits bonds de joie et sourire béat*


Collection d'un taxidermiste

Décor n°1: le petit musée communal de Woluwe-St-Lambert. Quatre pièces en cabinet d'amateur, peuplées par les collections du sieur Renkin (et certaines de ses réalisations personnelles).


Taxidermiste : un métier, une passion par Zoomin_France


A l'entrée, à côté d'un rhino sculpté et d'un profil d'éléphant, un documentaire tourne en boucle et nous met dans le mood : "Esther Forever" (réalisé par Richard Olivier) ou le portrait d'une septuagénaire vivant avec sa sœur et ses chiens empaillés. Tout un programme, et un sacré personnage, aussi dure et fragile qu'un hamster lyophilisé.

La pièce suivante nous présente une série de sculptures et dessins anatomiques, dont un magnifique escargot d'environ 1m de long, en plâtre, avec son intérieur exposé au grand air (pour montrer aux petits nenfants de l'ancien temps comment sont faites ces bêtes-là, sans devoir les triturer du scalpel parce que ça fait des taches). Puis la même chose avec des humains, des araignées, des yeux (n'oubliez pas de faire la liaison - ndgm*), etc.

*ndgm : note de Grammar Nazi, qui passait par là et voulais faire son chieur malin
 
ce n'est pas celui-là mais ça y ressemblait

 Après ces explorations anatomiques, place aux fleurs, oiseaux et autres champignons. Là, je tombe en admiration devant un pare-feu composé d'une sorte d'arbre (genre arbre généalogique) sur lequel sont placés des oiseaux-mouches empaillés (ça fait quoi, 3 ou 4cm ces machins-là, et donc remplis avec un demi brin de paille en gros, je ne vous dit pas le travail de précision). Le tout est donc placé entre deux vitres et posé devant le feu ouvert. Ça vous rejoue L'Oiseau de Feu en direct tous les soirs et ça tient chaud en prime. Non, sincèrement, un pur chef-d'œuvre, un travail d'orfèvre. Une autre version était même animée et sonore (elle est visible sur la vidéo).

Dans la dernière pièce, d'autres surprises nous attendaient. Des crânes sculptés, des reconstitutions de systèmes nerveux en papier mâché (je veux faire la même chose en dentelle - ndlr), le squelette d'un oiseau-éléphant, un bébé singe momifié (il semblait encore vivant), etc. 
Et puis les grenouilles... parfait exemple de taxidermie anthropomorphe. Dans une vitrine une vingtaine de grenouilles sont présentes : accoudées au bar, jouant au billard, tapant la carte ou buvant un verre... L'ensemble est ancien (époque victorienne si mes souvenirs sont bons) mais magnifiquement restoré. Les pauses sont dynamiques et l'ambiance est vraiment bien rendue. Pour peu on sentirait la bière et la cigarette.

le dodo d'Alice (ill. J. Tenniel)
Tous ces éléments font partie de la collection personnelles de Pierre-Yves Renkin.  Mais une des pièces maitresse de l'exposition est sa reconstitution du dodo de l'île Maurice. Il aura fallu de la patience et une quantité impressionnante de recherches, pour rendre au mieux ce qu'a dû être cette sorte de pigeon géant aujourd'hui disparu. 


Avec cette exposition, Pierre-Yves Renkin m'a emmenée dans un monde étrange digne de l'Imaginarium du Docteur Parnassus. Ce mélange de curiosité, de bizarre et d'anecdotique, d'histoire fabuleuse et d'objets improbables continue à me subjuguer, c'est certain.


Allez, hop, encore quelques images pour la route.


vendredi 30 juillet 2010

le français sauce wasabi (part 3) : dance with japaneese

Tant que je suis dans une passe "Bienvenue au pays du Soleil Levant", et étant donné mon activité de danseuse à temps partiel (cf l'intermède précédent), je ne pouvais pas passer à côté du phénomène Butô, ou butoh (comme vous voulez).
Parce que si si (non! on se tait svp...) j'ai même réussi à trouver un lien avec ma thématique initiale : la langue française. Vous verrez ça en temps voulu. Bon ok, je vous l'accorde, c'est un peu tiré par les cheveux. Mais les gars de Sankai Juku n'en ont pas et donc ne m'en voudront pas. Donc j'assume le côté prétexte et entre dans le vif.


Au départ...

Donc au départ, les japonais avaient le kabuki (suivez un peu les gars!).
Mais le kabuki c'est quand même très très ancien et du coup assez figé au niveau thématique. Et entre temps, il y a eu Hiroshima. Et Hiroshima, c'était pas de la roupie de sansonnet, comme tout le monde le sait.
(là, j'aurais pu par contre vous faire une petite parenthèse sur l'origine de l'expression "roupie de sansonnet", qui n'a de rapport ni avec le fric d'un indien ou d'un indonésien, ni avec un volatile quelconque, comme tout le monde ne le sait pas, mais c'est très bien expliqué ici).

Hiroshima donc. Les codes du théâtre et de la danse traditionnels ne suffisaient pas à rendre compte de ce type d'horreur et de ses conséquences. Et il y avait un besoin pressant d'une nouvelle identité artistique et culturelle. Besoin de se positionner par rapport au passé, mais aussi par rapport au présent et à la forte occidentalisation du Japon. Le terreau était donc cuit.

Alors, tadaaaaaam, il y a eu un gars, dans les années 50, Tatsumi Hijikata il s'appelait. Il aurait bien pu être le futur père d'un adolescent chanteur de Visual Kei parce que sa bibliothèque était pleine de livres d'auteurs français. Et pas des moindres : Jean Genet, le Marquis de Sade, Antonin Artaud, Lautréamont... pas de la petite bière quoi (voilà voilà voilà...le lien thématique, c'est fait. Quant à l'origine de l'expression sus-évoquée, tant qu'on y est, c'est). En plus, il avait fait des stages avec des danseurs occidentaux et s'en était retrouvé tout retourné.
Alors, un beau matin devant son thé fumant, il a décidé de dénoncer la décadence des valeurs ancestrales et la supercherie des modernités (pour les références, zavez qu'à googler). Et vu que dans ce domaine il y avait de la matière, et comme son truc c'était la danse, et bien il a commencé par là pour foutre un peu le bordel. Normal.

Pour tout vous dire, au départ, le terme butoh était utilisé pour parler des danses importées de l'occident comme le fox-trot, le ballet ou encore le tango. Du coup, Hijikata, qui voulait indiquer que sa danse n'avait rien à voir avec ce qui se faisait à l'époque au Japon, a utilisé le terme "butoh" pour ses trucs à lui. Mais en même temps, ce qu'il faisait était qd même vraiment plus dark que le fox-trot. Donc il a rajouté "ankoku" qui signifie "extrêmement sombre". Comme ça on était prévenu et il n'y avait pas de raison d'appeler le service après-vente.

Et il avait bien fait, parce que les thèmes qu'ils proposaient étaient quand même tout ce qui était inmontrable en public à l'époque : sexe, mort, maladie, ... Mais bon, vu que l'impensable s'était réalisé, il fallait marquer un grand coup et montrer aux gens qu'ils ne vivaient pas dans un monde peuplé de petits lutins. C'est comme ça qu'est né Kinjiki, en 1959 : performance sans musique (excepté un air d'accordéon au début et à la fin), sans décor, et traitant des thèmes de l'homosexualité et de la pédophilie, avec un poulet étouffé par les cuisses d'un des danseurs et des tas d'autres trucs du même acabit. Considéré comme iconoclaste, il fut banni de la All Japan Modern Dance Association et considéré comme un "danseur dangereux" (sic).

Mais il n'en resta pas là. Et avec un pote à lui, Katzuo Ono, ils allaient construire les bases de ce qui allait devenir un nouveau langage chorégraphique au Japon, and all over the world.
(Katzuo Ono, c'est le gars qui se fend la gueule sur la photo ici à côté)
.



Génération buto

Alors à quoi ça ressemble au final, cette "danse des ténèbres"?
Tatsumi Hijikata s’inspira des gestes quotidiens des paysans dans les rizières, des femmes âgées ou encore des prostituées, mais aussi d’une de ses sœurs handicapée pour façonner le corps du Butô : pieds en-dedans, bassin près du sol, visages grimaçants, yeux révulsés, corps recroquevillés. (réf.)
Vous imaginez des gars (la plupart du temps) et des nanas (de plus en plus quand même) tout peints en blancs, les cheveux rasés (enfin pas pour les filles, parce que aaaah les cheveux des filles... enfin demandez à Toto, il vous expliquera mieux que moi), et avec presque pas de costume. C'est pas tout le temps comme ça, mais souvent quand même... c'est ce qu'on appelle une tendance. Leurs performances consiste à gigoter comme des épileptiques fatigués en faisant grimacer tout leur corps, jusqu'aux doigts de pieds. On dirait en quelque sorte de grands bébés qu'on aurait plongés vivant dans des bocaux de formol, puis filmés dans leur lente agonie par asphyxie avec une caméra 120 images/seconde (arrêtez de ricaner svp, ça va attirer l'attention des voisins). Ou pour les cinéphiles courageux, c'est du Enter the Void, avec les couleurs qui flashent en moins (là c'est surtout une private joke).
(parenthèse) Bon, après ça, on va encore me dire que je descends tous les sujets que j'évoque. Ce qui est faux! Ceux qui me connaissent savent que je ne vanne que les gens que j'aime. Et donc si je prends la peine de traiter un sujet, c'est qu'il me tient à cœur au minimum, voir me fascine au plus haut point (fin de la parenthèse)
Donc, le butoh, ça n'est pas fait pour vous changer les idées au milieu d'une semaine cafardeuse, pour cela, y a Dr Who par exemple. Ca fait grincer les dents, c'est ironique voire caustique, dérangeant, rugueux, monstrueux ou grotesque. Un peu comme si on avait taxidermé les oiseaux du lac des cygnes. If you know what I mean.

Petite tournée des grands ducs :

Tout d'abord, Carlotta Ikeda. C'est un peu la grande sœur du genre. Une de ses particularité est d'avoir créé une compagnie composée entièrement de femmes (ce qui n'est pas courant dans le butô, contrairement à la plupart des styles en danse) : Ariadone. Dans la vidéo qui suit, elle est encore dans le "pure style".



Par la suite, elle prendra des libertés et ajoutera légèreté et humour à ses compositions, avec une dimension visuelle plus ludique. Plus que la critique de la danse traditionnelle orientale et occidentale, c'est leur essence qu'elle va tenter d'atteindre en les interrogeant.
« elle est capable de se métamorphoser en une figurine de cire, en marbre, en terre, en insecte, démon, sorcière, chien, bébé, cadavre. Son sourire est le sourire d'un fantôme, d'une vieille femme, d'une poupée, d'une pierre, d'une jeune fille, d'un vent ; la solitude d'une âme lorsque toutes les créatures se sont tues devant le mystère de l'existence, le tremblement du néant de celui pour qui le sourire est la seule résistance possible » (Hijikata - en fait là il ne parlait pas de Carlotta, mais ça s'applique bien à elle aussi, alors...)
Autre Compagnie super connue, Sankai Juku. Comparé au côté dépouillé et brut des "puristes", leur scénographie et le travail sur la lumière sont particulièrement travaillés, ce qui donne un côté plus fantastique à leurs spectacles. Toujours superbes, leurs chorégraphies sont de la pure poésie en mouvement :



Ils ont vraiment contribué à la propagation du butoh, en le rendant moins abrupt et par là plus digeste pour un public non-averti. De nombreuses créations se sont d'ailleurs calquées sur leur esthétique.

Par exemple, 0.618, la première Cie de butoh mexicaine (extrait de Huesos Rotos ici).


Mais bon...

Alors c'est vrai que parfois, mes bornes ont des limites. Et je me demande si ce que j'ai devant les yeux ne tient pas avant tout de la simple reproduction de procédé pour le plaisir de vouloir choquer. Et le fait est que ça ne choque même plus. C'est juste gonflant.
Le butoh n'est pas une danse codifiée comme le ballet classique ou les danses de salon. Justement.

Parce que bon, ce qu'on oublie, c'est que dans les années 20, Mary Wigmann faisait déjà ça finalement :



et là je laisse la conclusion à Marc Maurice :
Pour moi la danse est un art de vivre. Sans danse, je ne vis pas. Sans vie, je ne danse pas. Je me suis très vite rendu compte que la danse contemporaine avait de gros problèmes. Il a fallu faire un coup de balai. Je vous rappelle que ça fait 600 ans que l'on danse en rythme sur des mélodies. Alors j'ai dit zut! (Marc Maurice Bejard, à propos de son spectacle Arythmie)

vendredi 18 juin 2010

Le français sauce wasabi (part 2) : J-rock and Visual Kei

Donc, les japonais sont des experts en hybridation improbables, et ça ne s'arrête pas aux devantures des magasins et au choix des ingrédients pour leur ramen de midi. Parce que, l'air de rien, les nippons font également de la musique à leurs heures perdues. Et des heures perdues, ils n'en ont pas beaucoup, alors il s'agit de les remplir avec panache. Et ils font fort, encore une fois.

Kabuki rock




Au commencement, les japonais avaient le kabuki. Mais ça ne leur a pas suffit.

Alors, petite parenthèse pour ceux qui n'ont pas envie de lire tout l'article wiki. Le kabuki est
une forme traditionnelle de théâtre japonais qui accorde une place très importante aux costumes, maquillages ainsi qu'à un jeu scénique à la fois spectaculaire et extrêmement codifié. Les acteurs sont presqu'exclusivement masculins même pour les rôles féminins, interprétés avec une androgynie souvent déconcertante. Les représentations peuvent durer une journée. Ce qui pourrait nous sembler un peu long
(à côté de ça "Enter the Void" de Gaspar Noé, c'est de la roupie de sansonnet). Mais pour eux, ça va . Voilà. En gros.



Donc le kabuki, c'est bien, mais c'est pour les vieux. Alors dans les années 80, une série de petits délinquants juvéniles qui venaient d'user leurs oreilles sur des tubes de Kiss ont décidé de faire plein de bruit en en foutant plein les mirettes des spectateurs. Du kabouki pour les djeuns en quelque sorte. Parce que se déguiser, c'est gai même quand on n'a plus 8 ans. Et que se la péter à donf devant plein de monde, ça défoule. Et se défouler, ils en ont bien besoin.



Ça a donné ça.







Sur le coup, ils ne se sont pas foulé pour le nom du groupe. Mais ils avaient déjà passé tellement de temps à encoller leurs crêtes qu'on pouvait bien les excuser. Dix ans plus tard, alors qu'ils s'appellent désormais les "X Japan", un journaliste crée un nouveau sous-genre au J-rock à partir de leur slogan "Psychedelic violence crime of visual shock" : ainsi est né le Visual Kei.



Et en tant que produit jap', le Visual Kei ne déroge pas à la règle : y a du mélange improbable sous roche. Tout en restant autour de la sphère rock, le Visual Kei se ballade ostensiblement entre glam, pop, métal, punk, hardcore voire hip hop. Leur point commun est l'accent porté sur l'identité visuelle du groupe, poussée à l'extrême. Fringues, maquillages et jeu de scène déploient des trésors d'extravagance et partent explorer les univers les plus divers. En veux-tu plein les yeux? En voilà. Et même pas peur : la peur c'est pour les faibles.



Ok, c'est bien beau, mais et le français dans tout ça? Il arrive, il arrive.



En effet, on ne sait pas trop pourquoi, des tas de groupes japonais ont décrété que le français donnait un air savoureux à leur musique. Peut-être à cause du pain.









Ils se sont donc mis à utiliser des termes français dans tous les sens. Enfin, parfois ce n'est même pas la peine de les chercher dans un dictionnaire (même un québécois), mais on n'est pas à ça prêt. Ça y ressemble et c'est ça qui compte. Parfois aussi les mots existent bel et bien, mais leur association ne veutpas dire grand chose. Mais là encore, on s'en fout, c'est juste trop kawai!



quelques exemples : Malice Mizer, Penicillin, Moi dix mois, Due le Quartz, Poitrine, Noir Fleurir, La'Mule, Rentrer en soi, DéspairsRay...



Eh oui!



*Paris l'Amuur l'amuur Champs Zélysées* trop trop bien :)



Donc, récapitulons : apprendre une langue avec les noms foireux de grands magasins et les devantures de coiffeurs, c'est fait (cf post précédent pour ceux et celles qui n'auraient pas suivi). Repérer les mots repris d'autres langues qu'on connait déjà, aussi.
Et bien nous passons au chapitre suivant : celui où ils décident que Louis XIV est leur ami.



Voilà donc Versailles.







Faut quand même avouer : ces gens ont le sens du grandiose. Et on en viendrait presque à regretter nos cours d'histoire à ce train là.



Autre groupe, autre ambiance : Psycho la Cemu. Le nom ne veut rien dire, mais, précisent-ils dans une interview, les sons faisaient très français. Ce qui suffit, comme je l'ai déjà dit. Par contre, leur rapport à la France s'arrête là, et visuellement, on est dans un tout autre registre. Ils font partie d'un sous-sous-genre appelé le Cosplay Kei (contraction de "costume playing"). Leur univers est teinté de super héros pops et flamboyants et les fans reprennent leurs chorégraphies en chœur lors de leurs concerts.

Voyez plutôt.









Presqu'aussi coloré, tout autant extrême, mais radicalement différent : Dir en Grey.

Figure de l'Eroguro ("Erotique grotesque") aux côtés de groupes comme Cali=Gari (oui, ils font très fort pour leurs noms de groupes), Dir en Grey est un groupe réputé pour son éclectisme musical et ses compositions de plus en plus trashes et violentes (cf. leur titre "Obscure"). Ils mettent de plus en plus en scène des scènes SM avec des nanas enchainées dans leurs combinaisons de vinyle, des monstres humanoides (oui, les clowns sont des montres aussi) baignant dans des bains de sang, sperme et autres liquides peu identifiables, tout ça pour la plus grand joie de leur public.



Voici donc "raison detre" (sic) :







Pour info, l'eroguro est un genre dépassant de loin la musique pour s'étendre à la littérature, au cinéma (cf L'Empereur Tomato Ketchup de Shuji Terayama qui a inspiré le morceau éponyme des Bérus) et au manga.



Et juste pour le plaisir, quelques petites perles Visual Kei (mais qui n'ont pas forcément de lien avec le français):

- Sendai Kamotsu : 仙台貨物-絶交門PV(full ver.) un mélange de Plopsaland hollandais avec des références évidentes au kabuki sur fond de lynchage de ninjas.

- SuG -p!nk masquerade : un gentil vampire kibrille très mais très très fort en jouant de la dance.

- Aicle. Que sera sera : en plein mythe de l'androgyne Oshare Kei (oui, encore un autre sous-sous-gente).

- Maximum the Hormone : hardcore jap'. J'ai un petit faible pour ces grands malades... même si on quitte un peu l'univers visual kei.

- Imitation PoPs uchuu sentai NOIZ- Battle Capsule : Alors là, le mélange est aussi surprenant : entre le 24h chrono de Jack Bauer et l'univers des super Sentai :D

- Et un autre Psycho le Cemu, juste pour leur côté vraiment too much!



Au revoir...



lundi 14 juin 2010

le français sauce wasabi (part 1) : vous parlez japonais, et vous ne le savez pas

"Japon.. terre de contrastes" (catalogue Necker Med)
Comme vous l'apprendra tout ouvrage nipponisant, le Japon surfe sur une Histoire alternant des "périodes de mélange culturel et de politique d'isolement" (manuel Le Japon pour les Gaijin). Ce processus chronique d'assimilation-digestion des us et coutumes étrangers, accentué par une situation insulaire, est à l'origine d'une culture hybride, "entre tradition et modernité" (guide du Migrateur Intercontinental).
Trêve de banalités introductives... Pour faire simple, on pourrait comparer la culture japonaise à un rāmen géant au sein duquel les ninjas côtoient les otakus sous fond de Sadō et de Super Sentai, le tout flottant dans un bouillon d' Hello Kitty à la sauce burusera. Voilà... en gros.

D'ailleurs, en parlant de nourriture, quand on sait que les nippons boivent du pepsi au concombre ou au coca-yaourth, et mangent de la glace aux ailes de poulet , on ne s'étonnera plus de la suite. Mais la suite concerne notre langue et les japonais aiment le français. Voyons donc à quelle sauce ils l'ont accommodé.

Le franponais

Ne vous en déplaise, le français reste encore synonyme de bon goût par delà les frontières.
Cela, les japonais l'ont bien compris. Et en grands barthésiens devant l'éternel (non, je ne fait pas référence au footballeur), ils ont également compris que la connotation comptait tout autant que la dénotation, et parfois même plus (oui oui, vous avez vu juste, c'était la minute sémiologique d'IsaB).
Ils se sont donc transformés en experts ès Assimil pour fleurir le packaging de toute une série de produits de consommation . Le français, connotant un mélange de raffinement et de qualité, occupe une place de choix dans les domaines de la mode, de la gastronomie et de la coiffure. Il est utilisé dans un but avant tout décoratif et sans tenir forcément compte de la signification, de la syntaxe ou de l'orthographe. Le résultat, parfois appelé "franponais", mot-valise mêlant français et japonais, existe également avec l'anglais (nommé alors engrish en référence au fait que le japonais ne distingue pas phonétiquement le l du r). Cela donne la plupart du temps des expressions cocasses et délicieuses de double sens malgré elles.

Voici un petit florilège:


Comme ça du mode -Très célèbre au Japon: c'est le slogan d'une grande chaîne de grands magasins. A signaler également l'ambiguité homme/home.

Petit vegetable - visible sur une boîte de pique-nique. cas typique de mélange franco-anglais.

Bistoro Vin-dange - Bistrot à Abiko. Un mélange savoureux entre Vin d'Ange et vidange.

Fruit Millefilles
- Sur une carte de desserts. Belle "erreur" de recopiage, probablement plus que de traduction. A voir l'image, cela doit être un millefeuilles nappé d'un coulis aux fruits.

Art more avionrouge
- Boutique à Shimada.Là, le sens évoqué devient d'un coup beaucoup plus hérmétique.
Pareil pour cette inscription, trouvée sur un T_shirt :
C'est plus d'huil sien
TAUREAUX
100% pure huil provinciale
vie naturel corp,taureaux établissement
Salon de Charme ... à Ushiku. N'est pas un "salon de massage"comme on pourrait le croire, mais un coiffeur.

Salon de Vue ... à Toride. N'est pas un opticien comme on pourrait le penser, mais un coiffeur.

Premier Amour ... à Tsukuba. N'est pas une agence matrimoniale comme on pourrait l'imaginer, mais un coiffeur.

Salon de au lait ... à Abiko. Contre toute attente, est également un coiffeur!
Creamed buriyulee, Mousse Fran Beauvoise, Sweet Potato Mon Bran - Transcription phonétiquement folklorique de : Crème brûlée, mousse aux framboises et Mont-Blanc à la Patate douce dans une patisserie d'Ōmiya.
Madame Chie ... mais ça ne nous regarde pas. Salon de beauté à Sendai. Pour info,Chie ("tchi-é") est un prénom féminin japonais.
Les accents, trémas, et autres attributs de l'alphabet occidental posent souvent un problème et sont en même temps source de fascination. Le plus souvent absents des polices d'écriture à disposition des japonais, ils ne sont pourtant pas laissés pour compte. Que du contraire! Le "ç" fait très français, l'apostrophe aussi (même si elle est fréquemment confondue avec l'accent aigu comme dans céstlavie).

Alors, quitte à les recréer à la main, ils n'hésitent pas à en rajouter ou à les déplacer comme dans:
vu dans un grand magasin de Kashiwa. Ca dépasse les possibilités d'affichage html...

Pour plus d'exemples : Le franponais.com


Ku De Ta... répète... [kou] [dé] [ta]


Voilà donc pour l'éclat de votre langue au pays du soleil levant. Mais bon, ce n'est pas avec cela que vous pourrez commander votre bol de Nabeyaki Udon. Ce qui suit non plus me direz vous... quoique.

Le japonais en tant que langue continent environ la moitié de nom chinois, mais on retrouve également la trace des Portugais et même celle des Néerlandais (qui étaient les seuls européens à pouvoir faire commerce avec le Japon sous l'ère Edo). A partir de l'ère Meiji, viendront s'ajouter l'anglais, l'allemand et le français.

Alors, comment ça marche?
Commençons par un peu de phonétique (oui, je sais, encore une minute sémiotico-linguistique mais si je ne peux pas me lâcher ici, où le ferai-je ma bonne dame?).
En fait, les mots étrangers (et il y en a beaucoup en japonais) sont transcrits au moyen du syllabaire katakana. Celui-ci contient toutes les syllabes de la langue japonaise (a, ka, sa, ta, na...) mais uniquement celle-ci. Ainsi, il n'a pas de "l" (remplacé par "r") ni de "v" ("b") et pas de consonnes isolées, à part "n". Par contre on peut doubler une consonne. La voyelle muette ou l'absence de voyelle est transcrite par "u" ou parfois ("o"). Enfin il n'y a pas de "ti" ("chi") ni de "tu" ("tsu") ni de "si" ("shi"). C'est pour cela que de nombreux japonais ont de la peine à prononcer le son "si" alors qu'ils peuvent dire "sa" et "ki": CD se prononce "shidi".
Ainsi "flambé" devient "fu ra n be" (où je sépare les syllabes pour les mettre en évidence).
Autres exemples venant du français: "konyakku" (cognac), "kafeore" (café au lait), "buchikku" (boutique), "shampan" (champagne)...

L'air de rien, en un paragraphe, vous venez d'apprendre 5 mots et vous assurer de ne pas mourir de soif. Héhé.

    Test: Essayez de découvrir les mots français dans la phrase suivante :

    Dans un resutoran furansu, prenez une omuretsu comme oodoburu arakaruto.


Solution : Dans un restaurant français, prenez une omelette comme hors-d'oeuvre à la carte.
Véridique, les noms utilisés dans la phrase test se prononcent bien comme ça en japonais.
Et 5 mots supplémentaires, cinq!

Comme quoi, qui a dit que c'était compliqué?
Et pour les plus motivés, voilà un site proposant une liste de mots japonais importés d'autres langues (excepté l'anglais). Vous y apprendrez que "coup d'état" se traduit "ku de ta", que "concours" se dit "kon kuu ru" ou que "vacances" se dit "ba kan su".
Ca peut être un bon début!


    mardi 25 mai 2010

    A little walk around taxidermia (4) : ils sont partout.

    Parce que les empailleurs vous attendent parfois là où vous n'y pensez pas, je clôturerai ce chapitre animalier par quelques satellites gravitant autour de la planète Taxidermie.

    La crypto-taxidermie

    Appelée "rogue-taxidermy" par les anglo-saxons, la crypto-taxidermie est l'art de la chimère, une sorte de cadavre-exquis en trois dimensions (et ce au sens littéral comme au sens littéraire).
    Ces extrémistes de l'empaillage passent donc à mes yeux du rang de demi-fêlés à celui de Grand Ordonnateur de la nawak-art-attitude. Et cela devient parfois vraiment savoureux à ce stade là.

    La crypto-taxidermie consiste donc à créer des animaux imaginaires en assemblant des bouts d'animaux existants et/ou en y ajoutant des attributs artificiels. Les artéfacts peuvent être mis en place de manière à représenter une créature mythique (dragons, griffons, licorne), recréer une espèce disparue (le dodo), ou provenir entièrement de l'imagination tordue du taxidermiste. Plusieurs de ces créateurs de l'étrange se sont regroupés au sein d'une association américaine, la M.A.R.T. (Minessota Association of Rogue Taxidermy). Leur objectif est de repousser les frontières artistiques de la taxidermie. Et le résultat, plus ou moins décalé selon les artistes, ne manque pas d'un certain sens de l'humour. Alors, cela peut vous sembler gentillet, mais méfiez-vous, on ne sait jamais où ils vont s'arrêter.


    Tenez, par exemple. Prenez un ex-infirmier hospitalier new-yorkais. Imaginez que sa vie doit ressembler à peu près à ça et qu'il a non seulement l'ambition de réécrire le Livre de la Genèse, mais en plus le souhait de ne pas se prendre tout seul pour Dieu. Voilà Nate Hill. Et c'est donc coiffé d'un képi blanc et le noeud pap' autour du cou que ce trentenaire organise des virées didactiques dans Chinatown. Une fois par mois, suivi par une douzaine d'apôtres, Nate enseigne l'art de trifouiller dans les poubelles à la recherche des restes de cadavres exotiques. Ça pue un peu, c'est fort gluant, et c'est complètement gore, mais quel bonheur!

    DISCLAIMER : I cannot prevent you from injury on this tour. Rummage at your own risk. I have never been injured when digging my hands in fish crap, but the possibility is always there. SAFETY FIRST. Beware of sharp objects. It is very important that you are very careful and move your hands slowly. Treat that box of dead fish like a lady. (recommandations à lire avant la participation au Chinatown Garbage Taxidermy Tour)




    Et si vous le souhaitez, en attendant, devenez un rogue taxidermist virtuel via
    http://www.beastblender.com/
    Bon amusement!

    La fashion-taxidermie

    Passons à quelque chose d'un peu plus léger.
    Bien que vous soyez probablement tous et toutes convaincus que "Suits are full of joy" (HIMYM, 2.14), il vous arrive peut-être parfois de vouloir afficher la part animale qui sommeille en vous avec décadence et sensualité. Le port du manteau de fourrure étant considéré comme, au choix, 1) old-school, 2) éthiquement impensable, ou 3) exclusivement réservé à vos virées en Sibérie orientale, je vous propose donc une alternative : un exemplaire des nouvelles chaussures-Vegas Girl (2009) de l'artiste berlinoise Iris Schierferstein. Il s'agit de sabots de vache dont l'ongle est plaqué or et le talon réalisé au moyen d'un pistolet-jouet doré également. J'imagine bien un exemplaire au pied de Cherry, la go-go danseuse amputée du Grind House : Planet Terror de Rodriguez. Et pour ceux qui veulent marcher le pied léger, Iris Schierferstein a également créé un modèle orné de colombes.

    La taxidermie anthropomorphique

    A citer également : la taxidermie anthropomorphique. Vous savez, un peu comme ces portraits de votre arrière-arrière-grand oncle avec une tête de chien. Ben ça, mais en trois dimensions et avec de vrais poils, puis surtout des petits vêtements par dessus, le tout mis en scène avec le plus grand soin dans un univers tiré du quotidien humain. Cette pratique, plutôt répandue à l'époque Victorienne et Edwardienne, reste cependant encore d'actualité. Ce style a été popularisé par Hermann Ploucquet, taxidermiste au Musée Royal de Stuttgart, lors de la première Exposition Universelle en 1851 à Londres.

    Plus récent, et comptant parmi les artistes incontournables au même titre que Damien Hirst, nous trouvons l'italien Maurizio Cattelan. Frondeur, cabotin et adepte du scandale, cet homme maîtrise à merveille l'art de la communication et du Star System.
    Son installation Bidibidobidiboo montre un écureuil venant de se suicider, penché sur la table de sa cuisine, un révolver trainant à ses pattes. Il a également réalisé La Nona Ora , effigie en cire de Jean-Paul II écrasé par une météorite... et pour montrer son mécontentement lors de la revente de celle-ci par son collectionneur, il scotcha ni plus ni moins son galeriste au mur (Massimo De Carlo) afin qu'il se vende lui-même. Ça, c'était pour la séquence "potins people".


    La taxidermie humaine

    Cela nous mène un cran plus loin car ici, il ne s'agit plus d'effigies en cire. Gunther von Hagens, anatomiste allemand et inventeur de la plastination, a en quelque sorte concrétisé les espoirs d'un autre médecin, Matthias Louis Mayor, auteur d' Essai sur l'anthropo-taxidermie, ou sur l'application à l'espèce humaine des principes d'empaillage paru en 1838.

    La plastination permet de préserver les tissus biologiques d'un corps en remplaçant les différents liquides organiques par du silicone de caoutchouc ou de la résine époxy, puis en fixant le tout par un gaz durcisseur ou par la chaleur. Le processus de plastination d'un corps entier dure environ un an. Il a l'avantage de préserver la couleur et la forme des organes (contrairement au formol).

    A propos, dans le même ordre d'idée, en 1993, un condamné à mort a cédé son corps à la science afin que celui-ci soit découpé en 1800 lamelles d'à peine un millimètre d'épaisseur. Chaque lamelle a été photographiée afin de recréer un corps virtuel en 3D qui permet de voir l'anatomie comme on ne l'avait jamais vue. C'est "l'homme transparent" (existe aussi en version "femme"). Bien qu'il soit d'une précision jusqu'à présent inégalée, une chose essentielle manquait aux apprentis chirurgiens : le toucher, la sensation de la chair. Qu'à cela ne tienne, pour recréer cette sensation tactile, les chercheurs ont fait appel à des technologies utilisées en réalité virtuelle pour mettre au point un gant fabriqué de telle façon qu'il donne à l'usager l'impression de fermer la main sur une balle ou encore de sentir de l'eau couler sur la peau. Reste après à appliquer cela à un scalpel sensitif. Mais là je m'égare, revenons à nos moutons.

    La particularité des plastinations de Von Hagens est qu'elles s'inscrivent directement dans la lignée des travaux de la Renaissance, qui mêlent intimement l'art et la science. Elles sont créatrices d'ambiguïté, et cela a immédiatement soulevé de fortes polémiques tant auprès du public que des médias ou des institutions religieuses et politiques. Pour des raisons éthiques, on s'en doute, mais aussi au vu du malaise polysémique que provoque la vue de ces corps-statues de chair et d'os.
    « S'agit-il d'une exposition artistique ? Scientifique ? Pédagogique ? Spectaculaire et visant au sensationnel ? Un peu comme dans les documentaires publicitaires, il y a un mélange de plusieurs fonctions qu'il faudrait au minimum expliciter ; le non-dit majeur est la prime au voyeurisme sous couvert de science et de pédagogie, qui permet le camouflage de la transgression » (avis du comité d'éthique à propos de l'expo Our Body)
    La vallée dérangeante

    Les corps plastinés deviennent donc des objets didactiques. Et en tant que tels, ils sont censés être regardables. Mais leur mise en scène quotidienne (baigneuse, joueur d'échec,...) leur donne une autre dimension, différente de celle de la biologie. Ces hommes et ces femmes redeviennent humain et par conséquent beaucoup trop proches de nous, mais en même temps pas assez. D'où le sentiment de malaise. "Il faut parfois s'empêcher de penser que tout ces corps étaient des êtres humains", peut-on lire dans un commentaire laissé par un visiteur de l'exposition. Le degré d'iconicité devient tellement fort qu'il nous expose de manière quasi littérale au référent lui-même et ne permet plus la distance (c'était la Petite Minute Sémiologique d'Isa).

    Où finit la médecine, où commence la perversité, et où se loge l'art? Ces questions se posent tout au long de l'exposition, avec celles de la vie, de la mort et de l'éternité. Mais ces corps posent aussi la question d'où commence et où finit l'homme. Quels sont les éléments qui nous donnent l'illusion du vivant? A partir de quel moment ne considère-t-on plus un être comme humain (ou animal)?


    La taxidermie et ses dérivés prête à cette confrontation, au même titre que les cyborgs, androides et autres automates. Tous posent la question de ce qui fait le vivant. Est-ce le souffle, les battements d'un coeur, la pose familière, le mouvement... On se retrouve ici au cœur de ce que l'on appelle l'effet de la vallée dérangeante. Il s'agit en gros de cette zone d'ombre qui délimite les êtres trop "vrais" pour être inoffensifs et amicaux à nos yeux, mais pas assez pour ne pas avoir l'air louche. Ceux qui se trouvent dans cet intervalle provoquent immanquablement une sensation de rejet ou de malaise. Les animaux empaillés et les cadavres plastinés sont donc condamnés à passer leur purgatoire au fin fond de la vallée dérangeante. RIP